Remembrances

Exposition à la Cité Royale de Loches. 2018.

Sortie de résidence Act(e)s 2018, département de la Touraine.

7 installations formant un parcours intitulé Remembrances.

Remembrances

Chloé Chalumeau, docteur en littérature française du Moyen Âge

Garder souvenir du passé, non pour le reproduire mais pour en faire œuvre nouvelle ;

prendre place dans les maillons ininterrompus d’une longue tradition, sans s’y laisser

enchaîner, mais en en retissant la trame ; s’inscrire dans une filiation, pour mieux la

féconder. Voilà comment les auteurs du Moyen Âge concevaient leur rapport au passé,

revendiquant souvent, au seuil de leurs œuvres, l’acte nécessaire de remembrance.

Aujourd’hui tombé en désuétude, ce terme évocateur exprime parfaitement ce qui se jouait

alors dans le processus mémoriel où l’écriture médiévale puisait – et inventait – sa

légitimité : à la fois une « remémoration » – sens que l’on trouve toujours vivant dans

l’anglais remember – mais aussi un « remembrement », c’est-à-dire une re-composition, une

ré-organisation de traces éparses auxquelles il s’agit de donner forme et sens.

 

C’est à cette ouverture prospective de la mémoire, à cette réappropriation créative du

passé que nous convie l’exposition Remembrances. Dans l’écrin baigné d’histoire de la Cité

royale de Loches, Arthur Zerktouni fait se confronter art contemporain et Moyen Âge en un

réversible et stimulant dialogue.

Pas question, ce faisant, de mimer artificiellement un passé folklorique pour y

retrouver de prétendues racines ; il s’agit, tout au contraire, de rouvrir le passé sur notre

présent en le réinventant – c’est-à-dire, étymologiquement, en le mettant au jour –, pour ainsi

révéler, sous la surface de la modernité, la profondeur des réminiscences qui la nourrissent.

Ce n’est pas pour rien que l’artiste a placé, comme un vestige au cœur du jardin, une

évocation des fontaines médiévales. Clin d’œil aux multiples réécritures de la légende de

Narcisse au Moyen Âge, celle-ci tend au visiteur un miroir brouillé où ne subsiste de la

splendeur ancienne – celle des lieux, celle des œuvres – qu’une image déformée et

fragmentaire, à laquelle le spectateur vient lui-même superposer son reflet, ultime strate

apportée au palimpseste mémoriel.

 

Comme au début du Roman de la Rose où le reflet dans la fontaine révèle au héros

(héritier – mais non continuateur – de Narcisse) un autre objet de désir que lui-même, le

miroir du passé tendu dans Remembrances entraîne alors le visiteur dans une quête, où

l’altérité et l’absence deviennent nécessaires à la connaissance de soi. Tout au long d’un

parcours qui suit les fils détissés de la mémoire, le spectateur est ainsi invité à retrouver,

dans l’art le plus actuel, les échos démultipliés d’un temps jadis qui devient, sur son chemin,

résolument présent.